carnet de route

Samedi 29 juillet 2006
Voilà quelques semaines que je me surprends à faire des réponses bizarre au téléphone :
"Ah, tu pars en voyage ! On se voit après alors, tu rentres quand ?
- ben... je ne sais pas trop, dans un ou deux ans...
- quoi ?!"

Eh oui, je suis très heureux de faire - pour moi - plus qu'un voyage, qu'une traversée.
Je pars sans billet retour, avec mon coeur d'ici, avec mes racines bien ici, mais je pars sans me dire que je rentrerai. Ceux qui ne me connaissent pas bien croiront que cela veut dire que je ne rentrerai pas ; non, cela veut dire que je n'aurai pas de barrière devant moi. Pas de "plus que 3 semaines", pas de planification, pas de fin... Je ne pars pas en voyage. C'est un bout de mon grand voyage qui va s'établir de l'autre côté de l'océan.
Le Vénézuela, cela fait des années que j'en rêve. Pourquoi, je ne sais pas trop - c'est tout moi, ça. Plus je découvre ce pays, depuis mes rêves ici, plus je l'aime. Je l'ai déjà dans le corps. Je crois que j'y projette beaucoup de choses que je cherche ici. Cela veut dire que je peux être déçu, mais déçu de quoi ? Déçu de l'expérience, ou déçu du monde ? Pas le temps de trop penser, dans 10 jours je serai de l'autre côté. Un océan à traverser, mais ce n'est rien puisque je ne le "sentirai" pas. Qu'est-ce que c'est nul, l'avion ! La traversée en bateau, ce sera pour une autre fois - eh ce coup là, je ne peux pas y aller en stop facilement ! Quoique... Enfin non, pas cette fois j'ai dit ! Je me contenterai d'aller avec mes pieds et mon pouce jusqu'à Madrid, d'où je m'envollerai le 6.
Suivront 3 semaines en Argentine, les premiers jours à Cordoba et ensuite, je ne sais pas. A la fin du mois, Caracas. J'arrive une journée après la rentrée, ça commence bien... ma quatrième année d'architecture, pour ceux qui ne sont pas au courant.

Voici pour le planning spacio-temporal. Il faut que j'arrête les plannings ! Sauter de l'autre côté, en fait, ce sera surtout pour moi me mêler au sang chaud de l'Amérique Latine ! Déjà quelque temps que je pense en espagnol, que j'affuble mon langage de "hola", de "chica", de "muchacho", de "mi amor".
Ce voyage se fera dans l'espace mais en moi aussi, je crois que j'ai toujours un petit peu été là-bas. Ah, il va falloir se remettre en cause !
Des fois on me dit que je suis quelqu'un de vraiment organisé, strict, rigoureux, rationnel... Alors que j'ai l'impression de me comporter comme un glandeur tranquille nageant dans son bordel. Là bas il faudra faire abstraction de ma pensée occidentale colonisatrice et bien-pensante pour me plonger dans ce qui nous apparaît comme un beau bordel, mais qui est surtout une autre manière de penser.

Je vais écrire, ça, c'est prévu !
J'essaierai de partager mon parcours dans les rues de Caracas, j'essaierai de vous expliquer ce qui trotte dans mon esprit. Le Vénézuela, où Chavez est le meneur de ce qu'on appelle la Révolution Bolivarienne.

Si vous voulez me suivre et partager mes premiers rêves et interrogations, je vous conseille - non, je vous ORDONNE - d'acheter, d'emprunter ou même de voler un livre qui m'a absolument passionné : "Chavez Presidente", de Maurice Lemoine, chez Flammarion. Un pavé de 850 pages qui fait rire toutes les 10 pages, et fait sortir la larme à l'oeil autant de fois. Il vous faut le lire si vous voulez me suivre.

N'hésitez pas à poster vos messages ici, vous aussi.

Je continue les nouvelles dès que je suis un peu plus loin !!

Pierre-Charles
Par Pierre-Charles
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Lundi 31 juillet 2006
"Douce, mélancolie, tu m'enveloppes dans ton lit"

Aujourd'hui, écrasé entre les cartons qui remplissent mon espace de vie, je ne me sens pas bien.
Hier, j'ai voyagé dans le passé en parcourant deux déménagements pour lesquels je n'avais trié aucun papier. Factures EDF de 2001, courrier non ouvert de 2002, cartes postales de 2003... souvenirs ; bons souvenirs.
Mais qu'est-ce que c'est triste de sentir la fin !
La fin de "notre maison". Dans quelques jours, les derniers d'entre nous auront quitté les lieux, laissant le théâtre de cette année formidable à des inconnus. Audrey en Mongolie, Lilly en Guinée, Jens à Berlin, Anto en Italie, Mark au Canada...
On y a pensé, à la brûler, la maison. Mais enfin, on a pas osé. Ma chambre où tant de regards se sont croisés, tant de verres ont été renversés, tant de nuits ont été interrompues, où j'ai passé tant de temps, à travailler, vivre, tout ! Ma chambre ne ressemble plus à rien, vide, repeinte, dépossédée - plus rien autour, seulement des cartons au milieu. Je ne veux pas dormir là.

La fin. Personne ne l'aime, la fin.
Je laisse du beau derrière moi, pour courir vers du magnifique. Rien que de quoi être enthousiasmé. Mais il me semble qu'on a tous tendance à transformer les fins en heureuses en noeuds de problèmes... une autodestruction, pour ne rien abandonner.
Jamais je n'ai vu Paris aussi beau.
Chaque note à la radio, chaque rayon de soleil à travers les feuilles, chaque soupir du vent, tout semble vouloir me rappeler ce que je laisse. Les rêves que je vais rejoindre restent silencieux.
La ville est belle, mais maison est moche. Les murs vierges, le sol propre, les meubles arrangés, tout cela n'est pas chez moi. Je suis déjà de trop. J'ai hâte de partir, j'ai déjà fait mon deuil, mais l'échéance ne vient pas. Encore quelques jours. Et pour tuer le temps, des contrats à clôturer, des factures à transferer, des comptes à partager... que du bonheur.
Par Pierre-Charles Marais
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Lundi 7 août 2006
Je viens de passer une des semaines les plus bizarres de ma vie.
Une de ces périodes qui paraissent ne servir à rien, mais qui avec du recul m'apprendra peut-être plus que toutes les expériences exotiques qui m'attendent.
Il me restait pas mal "d'affaires courantes" à régler ; plein de petits trucs un peu chiants qui se compressaient dans les quelques jours qui me restaient en France, pour pouvoir partir tranquille, sans ces tracas administratifs. Tout préparer pour que mon départ ne laisse pas en plan maints problèmes.
Deux journées en Normandie ; profiter de la famille pour quelques instants encore ; revoir quelques personnes pour qui les pleurs ne sont pas loin.

Le départ, on dirait une petite mort.

On est vraiment une espèce sociale. Impossible de se décoller des autres. On a besoin d'eux, on a besoin de l'autre - et mille fois plus de l'autre qu'on aime.
Le départ, c'est un peu la prise de conscience de tous les risques de la vie cumulée sur une période plus longue que l'absence dont on a l'habitude au quotidien. Et puis c'est l'intensité. Triste ou gaie, l'intensité fait trembler, elle donne envie de pleurer. Tant de choses cumulées.
Tant de choses qui ne sont pas encore arrivées, mais dont on sait qu'elles vont être belles.
Moi je prends ça à la légère : je m'en vais faire un petit tour là où le vent m'attire ; cela fait des années que j'en rêve, cela va être fantastique - pourquoi en faire un plat ?

Le départ, c'est une renaissance.

Là où je me suis trompé, c'est que j'ai cru que je pouvais partir de la même manière que lorsque je pars en voyage un mois ou deux, alors que là je pars m'installer, avec un appartement, un numéro de téléphone, un compte bancaire et tout ça... Même si c'est temporaire, ce n'est pas pareil. Moi même je me suis battu pour ça, pour partir sans billet retour, sans un signal permanent posé en Juillet 2007 avec écrit dessus "fin du voyage".
Mais je partais tout pareil, sans comprendre les amertumes qui m'entouraient, sans savoir comment réagir au malaise qui régnait. Les trois jours que j'ai passé avec mes parents n'étaient pas les plus belles journées que j'ai passé avec eux ; je ne savais pas comment me comporter. J'étais déjà parti, mais toujours là. Les trois jours n'en finissaient pas ; on voudrait se dire plein de choses, mais on n'arrive pas à vivre au jour le jour.
Mercredi soir j'ai pris le train pour Paris, comme si j'allais à l'école. Au milieu de la nuit je rejoignais mes colocs chéris, pour de dernières étreintes. Tous, nous prenons la route dans différentes directions, tous un peu plus prêt de nos rêves, après les avoir si bien stimulés toute cette merveilleuse année ensemble.
Lilly qui me dit de ne pas partir à Madrid. Qu'est-ce qu'on s'en fout, de Madrid, on est pas bien là à Paris ? Lilly, je m'en vais...
Je rejoins Diana, ma belle, tendre, incroyable... Curieusement, c'est là seulement que je ressens que je quitte vraiment quelque chose.
Le matin, quand j'appelle Aerolineas Argentinas pour confirmer mon vol, on m'annonce qu'il est repoussé à Mardi. Et là, perdu dans des fragances qui me tournent la tête, je me dis que oui, je m'en fous un peu de Madrid. Est-ce une maladie, l'attirance parfois aveugle de l'inconnu, cette soif effrennée d'aller par le chemin qu'on ne connait pas ?
Je passe une journée de sursis, dans un vide aussi doux que ressourceant. J'ai fait mes adieux, pour tous je suis parti, mais je suis toujours là ; c'est curieux cette situation, mais c'est agréable. Pour rien au monde je ne retournerai en arrière faire une deuxième fois les adieux.

Un matin, tout de même, je prends la route. Comme j'aime le faire : je prends le bitûme. Sentir les kilomètres, le voir défiler par les fenêtres, sentir les heures de trajet qui tirent sur le cou, le soleil qui brûle les yeux et les phares qui aident à les garder ouverts.
Porte d'Orléans, pouce tendu. Une bonne bouffé de pollution, ça fait du bien. Il ne faut pas oublier dans quelle merde on vit. Sur une terre recouverte d'endroits que personne ne connait, ces bords de routes qui n'existent pas, où personne ne va, pas un homme, pas un animal, pas un végétal... Juste de la poussière et toutes les ordures que les conducteurs balancent par leur fenêtre sans même savoir par où ils passent. Un jour une équipe d'homme aura construit cet endroit, qui restera oublié jusqu'à ce qu'un buldozer vienne tout détruire. Sauf les stoppeurs, qui parcourent ces no man's land comme des terres promises, qui enjambent les rambardes métalliques comme des clôtures champêtres, qui vont de rond-point en rond-point, à travers les zones industrielles, de station service en station service, de pays en pays. Les 205 sont de sympathiques traineaux, les audis brillantes de rapides carosses, les camions de confortables laisser-passer... Tous nous emmènent, un peu plus loin. Chaque chauffeur est un morceau de vie partagée qui réconcilie avec la vie. Tous ces hommes et femmes sont ceux qui ont donné un morceau de leur confiance au stoppeur inconnu ; un contrat nous lie pour quelques heures pendant lesquelles nous allons beaucoup échanger, parfois avec des mots, parfois sans rien dire, à regarder la route ; en sachant qu'à la fin du parcours, on se sépare. Et moi, je tends le pouce.
Les bouchons affreux sur la route des vacances ont allongé considérablement mon temps de parcours. A la fin de la journée, je ne suis que dans le pays Basque. Mais j'ai tout mon temps ; cette nuit je vais la passer tranquillement, entre le pins, sous les étoiles.
C'était oublier qu'entre les Pyrénées et l'Atlantique, le climat ressemble plus à celui de la Normandie que de l'Espagne. C'est donc transi et presque trempé que je vais me réchauffer auprès d'une amicale machine à café. Retrouver le sourire, il n'y a que ça de vrai.

Un détour de 300 kilomètres, on a déjà fait ça pour vous ?
Pour moi, ça y est. Je vous le dit, voyager en camping car, en stop, c'est super !
A chaque étape, après avoir bien juré - que c'est chiant d'attendre au bord de la route !! - mon conducteur, par sa gentillesse, me fait oublier les quelques minutes désagréables.

Madrid.
J'ai un numéro de téléphone - "allo ? Soy Pierre, de Francia, del Hospitality Club!"
Mala suerte : mon hôte m'annonce, dernière minute (elle m'a envoyé un courriel que je n'ai pu lire encore), qu'elle ne peut vraiment pas me recevoir. Il ne me reste plus qu'à aller dans un café internet et chercher des numéros de téléphones de membres, qui accepteront peut-être de m'héberger pour la nuit, à la dernière minute.
Petit passage de galère. Je fais chier tout le monde... mais la simple idée de me retrouver tout seul, ce soir, dans un hôtel, me fait froid dans le dos. J'envisage la possibilité... non, je ne peux pas, trop grand échec. Moi qui passe ma vie à recevoir des gens de partout à la maison, je ne peux pas aller m'enterrer dans un hôtel pour une si petite défaite. Téléfono.
Toutes les tentatives échouent connecté à internet, je vois qu'Hannu, l'ami finlandais d'Hospitality Club, est en ligne : "Hey, Hannu, would you know someone in Madrid ?"
A peine une demi-heure plus tard, j'étais dans l'appartement de Gonzalo. Vingt heures, j'ai eu chaud - tout le monde sort, à cette heure là, il n'y a plus personne à la maison. Me voilà rejoignant un petit groupe.
Je suis agréablement surpris par mon espagnol. Bon, c'est encore loin d'être parfait et quand deux personnes parlent entre elles, je ne comprends vraiment rien. Mais j'arrive à m'exprimer, à comprendre quand on me parle, et on me félicite. "En un año, tendras un mejor español qu'el mio!"

Je vais bien, très bien.
Il me faut apprendre à marcher plus doucement, et à parler plus vite.
J'ai une bonne journée, demain, pour me ballader dans Madrid et surtout, ne rien faire. Dormir, écrire, bouquiner, causer avec Gonzalo. Ca c'est bon, être bien, tranquille, avec des gens sympa.
Par Pierre-Charles
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Lundi 14 août 2006

Léger.
Voyager léger, il n’y a que ça de vrai.
Avec mes dix kilos sur mon dos – le sac même pas plein – j’étais assez content de moi. En fait j’avais le choix : ou bien emporter une tonne, ou bien partir sans rien. Entre deux, comment faire le choix ? De toute façon, il me manquerait quelque chose. Je ne peux rien emporter. Le strict minimum pour voyager en Argentine me suffira, après on verra sur place. Je me demande même si pour tous les voyages il ne faudrait pas partir sans rien, observer une journée comment les gens s’habillent et acheter la même chose.

A la sortie de l’aéroport de Cordoba, j’ai atteint un niveau beaucoup plus avancé : un tee-shirt de deux jours, pantalon un peu crado, chaussures trouées, mon cartable en bandoulière, et sur les épaules une petite couverture d’un affreux bleu vif marqué du logo « Aerolineas Argentina ».
Drôle d’Indien que je suis là. Un type avec une sorte de poncho d’une couleur si vive, on dirait un Indien. De quelle montagne vient-il ? – Non mais tu as vu sa tête de gringo, ce ne peut être un Indien. – Un réfugié ?
Je suis un drôle d’objet qui parcours les couloirs aseptisés des aéroports.
D’entre les hommes d’affaires qui empruntent ce vol national hors de prix, surgit mon amie Lucrecia, venue m’accueillir dans le hall scintillant :
« ¡¡¡ Pierre !!!
Trois ans après sa visite à Paris, je craignais de ne pas la reconnaître. Je n’ai pas la mémoire des visages, et mon imagination ne pouvait recréer son image. Mais à la première seconde, il n’y avait aucun doute possible, tout est revenu. Les ballades sans fin, les pique-niques nocturnes, les matelas dans mon appartement minuscule, mon espagnol qui trébuchait…
Les embrassades ne peuvent s’éterniser, car une question les interrompt immédiatement, empreinte de surprise : où sont tes bagages ?
« Eh bien… là !
« Tu n’as rien ?
« Ben, non. Je n’ai plus rien. La compagnie a perdu mon sac. Mais enfin, c’est pas bien grave, ils devraient le retrouver et me l’envoyer.
« Tu n’as pas froid ?
Oh si… Je suis mort de froid.
Bienvenue en Argentine ! C’est l’hiver, il fait dix degrés. A Buenos Aires, je comptais me couvrir avec les vêtements chauds qui sont dans mon sac. A Madrid, il devait bien faire quarante degrés, alors un short suffisait bien. Heureusement, j’ai eu l’idée merveilleuse de me dire que dans l’avion, un pantalon serait plus confortable.
Quand j’ai voulu faire mon « check-in » à Madrid, on m’a annoncé que l’avion était déjà plein. Overbooking, on appelle ça. Il faut attendre. Normalement, un avion demain matin. Moi je râle. Super, une journée dans un hôtel d’aéroport… Et ma correspondance perdue.
Finalement, après quatre heures de négociation, on m’enfourne dans un Boeing 747 à qui il restait une place de libre.
Avec deux heures de retard, le monstre emmène ses 430 passagers dans les airs.
Je me demande bien comment ça peut voler, un bestiau pareil…

L’Espagne arride et chaude s’éloigne ; seul me reste comme souvenir le souffle de la climatisation, toujours le même, toujours trop fort, comme pour rappeler l’existence de la technologie, des fois qu’on oublie que la clim’, c’est vraiment formidable. Le Portugal, l’océan ? Je ne sais même pas. Une mer de nuages plats et denses à parte de vue. Le temps passe plus vite que les kilomètres, si bien que la nuit nous rattrape, transcendée par un coucher de soleil à te faire croire en Dieu : le tapis de nuages qui se teinte de roses et de rouges, diffusant la puissance des derniers rayons de feux de l’astre qui paraît se coucher rien que pour nous avant d’aller dire au revoir aux terriens d’en bas.
Douze heures de vol… détente. Une annonce retentit : « perturbations atmosphériques », ça veut dire accroche toi bien à ton cœur… Les éclats lumineux d’un orage qui prend place en dessous de nous envahissent l’avion comme des flash. Du coin de l’œil, je cherche des regards à croiser, pour sourire de ces sensations angoissantes et désagréables… un sourire trouvé, et c’est bon : tout devient jeu, trop fort, comme dans un manège ! Heureusement, l’avion ne tourne pas en rond, et le calme revient vite.
« Vamos a aterrizar a Buenos Aires Ezeiza
Par le hublot s’étendent les nuées scintillantes du monde moderne. La densité des maisons et des lampadaires définit des masses, des quadrillages qui s’étendent jusqu’à l’horizon. C’est un peu comme si on faisait une abstraction progressive des choses : tout en bas, il y a la mine du crayon qui casse. Les patates à éplucher. Les voitures qui passent. Un ami qui arrive. Des mots échangés, un discours, des émotions. Des idées, des projets. De l’amour. Une grande organisation, une énorme machine qui tourne on ne sait pas trop comment, mais ça tourne : l’électricité arrive, la terre est bien divisée, des entreprises offrent des emplois, il y en a qui naissent, d’autres qui meurent. Et vu d’au dessus, ça fait une masse grouillante qui s’étend et s’agite sur le sol. L’horizon qui se courbe. Rien que des fourmis.
Ceux qui n’ont jamais pris l’avion, ils se sont déjà dit ça ?
Sûrement ; l’avion n’a rien de transcendantal. Moi ça fait bien des fois que je monte là dedans, mais toujours, je m’étonne, comme un enfant. Trois minutes de philosophie à deux sous, c’est déjà ça.
Mais quand même, cet avion, un jour j’écrirais dessus. Pas sur sa carlingue, non ! Je me demande si cette merde n’est pas un vrai poison. Une bombe, un couteau qu’on se met sous la gorge. Si t’as une voile, l’explosion te catapulte ; si tu sais surfer, la lame te propulse. Mais sans s’en rendre compte, il me semble qu’on loupe l’essentiel.

Le pilote nous annonce dix degrés dehors. Discrètement, je glisse dans mon sac la petite couverture que nous avions pour dormir dans l’avion. Il est une heure du matin, et je descend la passerelle de l’avion jusqu’au bus qui me transporte dans le hangar de réception des bagages. Le tapis roulant passe. Passe. Les valises tournent. Beaucoup de personnes, beaucoup de valises. Un ou deux sacs à dos, seulement. Puis moins de personnes. Moins de valises. Et puis moi, comme un con, devant les quelques valises qui continuent de tourner…

Je sors la couverture.

Heureusement, il y a un petit bureau de réclamations. Plus d’avion avant 5 heures du matin, les derniers passagers sont partis, alors tout le monde ferme boutique. Je repars avec un petit papier, une référence et un numéro de téléphone.
Il est presque trois heures, je quitte les tôles pour traverser B.A ; j’ai quatre heures pour rejoindre Aeroparque, l’autre aéroport de la ville. B.A, je te laisse, mais je reviens bientôt !

C’est ainsi que je débarque à destination, à l’heure et sans encombres, dans les bras de Lucrecia, libre comme l’air.
Je peux crâner ! Moi, je voyage sans rien…
« Euh… tu me prêtes ta veste ?

Par Pierre-Charles Marais
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Jeudi 17 août 2006

Voyager, ça veut presque dire se déplacer. Les bananes de Martinique voyagent, les hirondelles voyagent, les camions voyagent, les rêves emmènent en voyage.
Et moi, je suis là, au milieu de l’Argentine.

J’ai un problème : je ne sais pas ce que je fous là !
Je suis venu en Argentine un peu par concours de circonstance : cela faisait des années que je disais à Lucre que je viendrais la voir, et puisque je vais passer un an au Venezuela, pourquoi pas profiter de connaître un autre pays dans les trois semaines qui me restent libres avant la rentrée ?
Amigos + espagnol + nouveau pays, c’est pas trop mal comme recette !

C’était oublier mes faiblesses.
Je suis ici sans passion. Un objectif me manque. Un sens à donner à tout ça. Quand je pars POUR faire quelque chose, tout s’enchaîne. Quand je pars irrationnellement, répondre à un rêve, tout vient naturellement. Mais là, qu’est-ce que je fais ? Je n’ai rien qui me pousse, rien qui m’oblige. Je me retrouve comme tout voyageur qui vient « découvrir un endroit ». J’ai des possibilités : visiter la ville, aller voir la maison du Che, aller visiter d’autres villes, dans le Sud la pampa, la Patagonie, la cordillère à l’Ouest, les paysages incroyables des provinces du Nord… Mais quoi, j’achète un billet, je vais là bas, je vois, et je rentre ?
Je ne peux pas, un complexe énorme m’en empêche.

J’ai passé quelques jours comme ça – je suis heureux d’écrire ça maintenant car aujourd’hui je regarde la date et que dis qu’il ne me reste QUE douze jours.
A l’arrivée, tout allait bien. L’effervescence de la découverte, des présentations. L’anecdote de mon sac perdu (que j’ai retrouvé après trois jours) m’a donné beaucoup d’occupation, beaucoup de choses à dire et un superbe prétexte d’intégration, vu que toutes les copines de Lucre qui ont un frère m’ont prêté des fringues. J’ai retrouvé toutes mes affaires, et j’ai rendu la dernière veste hier.

Je nage dans un monde de filles. Lucre fait des études d’Art, où il doit y avoir 5% de garçons au maximum (heureusement, elles ont des frères ou copains qui font des études d’ingénieur…). Je la suis un peu, à l’université, sur le campus. Tout le monde semble m’attendre. Tout le monde connaît déjà mon nom. Plein d’occasions de discuter, donc, c’est cool. Ca fuse de partout, ça part aussi vite que c’est apparu. Impossible de passer plus de dix minutes avec la même personne.
En groupe, par contre, je galère : je ne comprends presque rien. De même quand une voix extérieure se superpose à celle de mon interlocuteur – du coup, dès que je suis dans un groupe, je me retrouve dans l’impossibilité d’y participer. Un peu chiant, mais bon, il faut bien quelques difficultés quand même. Je pensais souffrir plus de la langue : il me manque beaucoup, mais ça va bien. Après mon apprentissage péruvien de l’espagnol (j’utilise pas mal d’expressions de là-bas), en quelques jours je me suis mis à l’argot madrilène : dans chaque phrase, il doit y avoir tio ! (mec) joder ou puta madre (ceux-là, je ne traduis pas). Ici, ça ne se dit pas trop. Les jurons sont différents. C’est amusant l’emploi excessif de ces mots qui perdent leur sens. Pour essayer de donner un exemple, voici une traduction approximative d’une phrase commune (plutôt entre mecs, d’ailleurs, les filles en abusent moins) : « Salut le nègre ! Comment ça roule, enculé ? Eh, ma mère la pute, on s’est bien marré hier ! ». Bon, j’exagère un peu, mais il y a de ça. Je fais mon apprentissage.

Le décalage horaire a été bien raide au début. Il m’a fallu cinq jours pour m’en remettre. Torture… Chaque soir, à lutter contre le sommeil. A minuit, quand c’est l’heure de sortir, de remplir les bars, je n’en peux plus, je lutte, je veux y aller, mais impossible. Par contre le matin, pas de problème : je dors autant que je peux. Vacances !

Les premiers jours étaient donc naturellement remplis.
Après, j’ai eu un peu de creux. Comment vais-je occuper ces 19 jours ? Heureusement c’est passé. Tiens, j’ai même plus envie d’en parler.

Ce que j’aimerais bien faire ici, maintenant, ça serait m’installer pour un moment. Louer une chambre ou un truc comme ça, ou continuer à squatter. Et puis errer, écouter de la musique, écrire, lire. Aller aux cours à l’université quand ça me chante. Peut-être même prendre un petit travail.
Valeria, la sœur de Lucrecia, est étudiante en architecture, alors elle m’a présenté à quelques profs, et je vais à quelques cours. C’est amusant. Surtout quand le cours traite de Paris !! Techniques de constructions. Wow. Le plus dur c’est de rester concentré. Je comprends cinq minutes, et puis ma concentration tombe à 80% et là je ne vois plus que les images…

Ce soir, je vais sûrement aller à un cours de gravure que Lucre donne à des débutants. En attendant, je vais aller au ciné. Avec l’entrée à 0,60 € j’en profite, ça va faire la quatrième fois.

Bref, tout va bien.

Par Pierre-Charles
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Jeudi 17 août 2006

Hier soir, en pleine nuit, je rentrais. Je devais avoir une démarche sacadée, peut-être même pas très droite. Je chantonnais, le long de la rivière au fond de béton sur lequel ne coule qu’un mince filet d’eau même pas digne d’un ruisseau. Une petite fête autour de quelques pizzas – la nourriture des étudiants – m’a permis d’améliorer ma connaissance des vins argentins. J’ai encore du travail, toutes catégories, ils me paraissent plus ou moins infâmes.
Mais les cons, avant de partir, ils me demandent si je connais le Fernet. Le quoi ? Alors voilà. C’est une boisson amère italienne à laquelle on ajoute du coca. Un peu comme notre pastis, sauf que ça fait plus mal à la tête. Ca doit être à cause du coca.
En tous cas, ça m’a permis de terminer de digérer les empenadas de l’après-midi. Même quand je n’ai pas faim, je meurs d’envie d’acheter ces trucs qui se vendent dans la rue. Il n’y en a pas beaucoup ici, mais quand même quelques kiosques préparent de la nourriture à emporter. Plus je ne sais pas ce que c’est, plus c’est sur le trottoir, plus la couleur se rapproche de celle du sol, plus cela me plaît !
Et ce qui doit arriver arriva, la digestion du lot d’hier était un peu difficile. Heureusement je suis solide, mon estomac est entraîné et prêt à tout !

Je marchais, dans la rue, baissant la tête pour passer sous les branches des arbres, levant les yeux pour regarder le hallo des lampadaires. Je chantonnais, comme si je me baladais sans but. Mais mes chaussures me ramenaient à la maison.

Par Pierre-Charles Marais
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Lundi 4 septembre 2006
Quelques vidéos, pour le plaisir :

Autour de Caracas, le chant des grenouilles (là, c'est Carlito qu'on entend, en solo)


Dans un resto, à Cordoba... à 1h, l'ambiance monte... (cliquer sur le lien, 11Mo, ADSL requis) musique 1

Dans le bar de José à Tilcara... désert jusqu'à 1h du matin. A 2h, c'est plein et les musiciens sortent leurs instruments (26Mo, ADSL requis) musique 2

A 4h, il y en a toujours pour sortir la guitare. Tout le monde participe ! (15Mo, ADSL requis) musique 3

Et si vous voulez être bercés par un peu de musique brésilienne somptueuse, découvrez Revelaçaõ musique 4
Par Pierre-Charles Marais
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Mercredi 6 septembre 2006
Bonjour à tous,
Je m'excuse de n'avoir pas donné de nouvelles plus tôt ; je n'avais pas très envie d'écrire. J'étais très bien, en Argentine!
Je suis à Caracas depuis une semaine, et je commence à prendre mes repères... Je viens d'écrire un long article sur cette arrivée. Egalement, quelques vidéos et de nouvelles photos sur l'Argentine (ne loupez pas les paysages de Tilcara !). J'écrirais plus tard sur mes dernières semaines à Cordoba et sur l'argentine en général ; pour l'instant j'ai beaucoup à dire sur le Vénézuela, d'autres infos viendront bientôt !
Pour les photos de Caracas, il faudra attendre aussi, car se ballader avec un appareil est assez stressant. J'espère que les mots seront suggestifs ! Mais quand il y aura des photos, je vous préviens : vous allez être dégoutés... :-)

-- mise à jour du 11 septembre :
La vie commence à être belle à Caracas. Un plan appart' se profile, et les fêtes commencent à s'aligner, de soir en soir. Le réseau se tresse, le travail s'organise... ça roule !

Bonne lecture et j'attends de vos nouvelles.
Pierre-Charles
Par Pierre-Charles Marais
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Samedi 23 septembre 2006
La lumière est déjà forte, mais la chaleur n’impose pas encore son poids. Il n’est que 6h, mais de nombreux étalages sont déjà montés, quelques marchands ambulants proposent à manger, tandis que les enceintes s’installent, de mètre en mètre, pour projeter dans quelques heures une superposition de sons qui envahiront tout le boulevard jusque tard dans la nuit. Les buhoneros ce sont eux, qui vivent de la rue. Ils vendent de tout : quelques étalages de fruits et légumes, un réseau de kiosques qui préparent des hamburgesas et perros caliente assez infâmes, d’autres vendent la constitution et des textes de loi, mais surtout il y a des vêtements à la mode et des disques : salsa, merengue, latino lovers, reggaeton et films hollywoodiens lancent toute la puissance de leurs décibels sur le pavé. C’est tout l’art du passant que de pouvoir séparer les sons qui se superposent en se faufilant dans tout ce vacarme.
Un bus se fraye un passage dans la foule. Les marchants de glace et de jus de fruits sont ennuyants, avec leur petite charrette ils bloquent tout. J’aperçois une pancarte indiquant « El Hatillo » sur son pare-brise, alors je saute directement sur le marchepied, et tend un billet de 1000 bolivars au conducteur. A cette heure-ci, on ne rend pas la monnaie pour si peu.
Le bus est plein à craquer. Des gens qui rentrent chez eux, d’autres qui partent au travail… Je me sens trop fatigué pour rester debout, accroché aux barres ; je m’assois sur les marches, calé contre la porte qui reste ouverte, mon regard se fixe sur l’extérieur. Le monde défile sous mes yeux ; d’abord tout doucement, plein de secousses, de saleté, de bruit et de couleurs. Le bitume passe, à quelques centimètres de moi. A cette heure-ci, la ville n’est pas encore congestionnée, c’est un plaisir que de la parcourir aussi vite. Tout passe de plus en plus vite ; le vent s’engouffre par toutes les ouvertures pour nous rafraîchir. Je m’endors.
Le sommeil précaire du mort-vivant a toujours de drôles de formes. Il est bousculé par les secousses du monde qui tourne trop vite, gêné par tous ceux tout autour, qui veulent passer… Mais l’esprit part loin, très loin… et agressé, revient à la réalité. Quelle réalité ? La tête tourne, il faut se ressaisir, on est arrivé.
Depuis presque un mois maintenant, je suis un squatteur. Je suis posé chez Diana, qui est membre d’Hospitality Club et m’accueille depuis mon arrivée. C’est un plaisir de vivre avec elle : elle est très calme, posée, sait ce qu’elle veut… de son regard critique, elle décapite la société vénézuélienne. On s’amuse bien, on parle sans fin… de politique - elle, anti-chaviste affirmée et moi avec mes idées socialistes, enthousiaste de la révolution bolivarienne mais empli de doutes face à ce que je découvre, les excès, les manipulations, la dérives totalitaires… L’architecture et l’urbanisme animent beaucoup nos conversations, puisque Diana est en archi aussi – ce fut mon premier guide dans l’Université.
Nous sommes samedi matin, il est 7h. J’introduis ma clé dans la serrure, essayant de faire le moins de bruit possible. Je meurs d’envie de me laisser tomber sur le matelas, pour avoir quelques heures de sommeil. Ces vénézueliens sont fous ! J’avais rendez-vous avec Yvan hier soir au Cordon Bleu - un bar sympa - pour prendre quelques bières. L’ambiance y est superbe : bonne musique, décoration hyper kitch comme de tradition, canapés où tout le monde parle avec tout le monde. J’y ai rencontré des gens, on a est allé au Moulin Rouge - un autre bar… politique, économie, poésie… toutes les conversations peuvent se superposer à quelconque ambiance, quelque soit le volume de la musique. A trois heures les bars ferment, alors direction El Mani – la superbe boîte salsa où j’emmènerai tous ceux qui me feront le plaisir de me rendre visite. Moi ça fait longtemps que je suis sur les rotules. Je tiens pas le coup… ces fous ne dorment jamais !
L’alcool libère de la peur, et excite les sens. On peut parcourir les rues en oubliant que nous y risquons notre vie. Sont-elles vraiment dangereuses, ces rues ? Franchement, je n’en sais rien, mais le fait est que la peur de la rue est tellement entretenue qu’il est impossible de s’y aventurer sans y penser – et du coup, avoir peur. En tous cas, en groupe on ne risque bien, alors profitons.
J’ai peur de réveiller Diana. Mais en fait, elle est déjà en train de se lever. Et moi, qu’est-ce que je fais ? C’est l’inconvénient principal de ma vie en ce moment : comme je squatte, je me trouve coincé entre les obligations propres au lieu où je suis, le respect que je veux donner à la personne qui m’héberge, et tout ce que j’ai envie de faire. Heureusement Diana est vraiment quelqu’un de facile : je lui dis de surtout ne pas s’occuper de moi. Pas facile pour elle de vivre sa vie avec moi à côté ; pas facile pour moi, j’ai vraiment l’impression de la gêner. Mais la nature est la plus forte : je m’effondre sur le matelas.
Par Pierre-Charles Marais
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Lundi 25 septembre 2006
Je griffonne un bout de papier, au son d’une agréable musique, sous une douce chaleur, assis dans mon fauteuil, au milieu d’un tas de maquettes… Sous le regard bienveillant de Villanueva – le maître de l’architecture moderne vénézuélienne – dont l’immense portrait surveille notre travail.
Je suis dans l’E.P.A, l’école populaire d’architecture, atelier atypique de la Fac d’archi qui n’intéresse pas grand monde d’ailleurs… nous ne sommes que huit élèves autour d’un vieux prof un peu fou. Mais avec un nom comme ça, évidemment je suis là !
« L’architecture du réel » nous répète notre prof…  « Connaître, comprendre, transformer ». Un sacré bonhomme. Il nous parle, nous fait réfléchir, nous emmène dans le barrio San Augustin où nous travaillons… Super intéressant. Spécialement fait pour moi. Un samedi, un dimanche, peu importe : il m’emmène avec sa voiture, me présente des gens, m’invite au resto… Et il te prend en photo pour avoir un souvenir, c’est assez surréaliste !
Le retour de la médaille, c’est qu’il loupe un rendez-vous sur deux, et radote un peu… En ce moment (une fois de plus), je suis dans une phase où cela fait quatre heures que je l’attends, et pas de nouvelles… C’est déprimant !

Pour l’instant je ne travaille pas des masses puisque je n’ai pas suffisamment de contacts pour pouvoir aller seul dans le Barrio San Augustin, et donc y aller beaucoup et pousser mon investigation, mon analyse, connaître l’endroit et ses habitants avant de faire des propositions. Ce barrio, c’est un endroit extraordinaire. Un quartier complètement coupé de la ville, comme tous les barrios, qui a envahit la montagne et s’est développé dans une cacophonie et une anarchie complètes. Les maisons se superposent jusqu’au sommet, dans un enchevêtrement d’escaliers sans fin qui se faufilent entre les murs de brique creuse et les toits de tôle rafistolés. Les constructions sont précaires, certaines s’effondrent. Parfois c’est la montagne qui ne tient pas le coup, et tout un pan se laisse partir, emportant ce qu’il y avait dessus et engloutissant ce qu’il y avait dessous.
Si les barrios sont considérés avec un grand dédain par les Vénézuéliens, comme l’expression de la déchéance la plus totale – moi je les trouve plutôt beaux. Caracas empile ses habitants dans des structures de béton, les barrios entassent leurs habitants dans une mosaïque de maisons. La structure du barrio, complètement désorganisée, à mon avis n’est pas un problème. Je les trouves belles, ces couleurs qui peignent la montagne de leurs petites touches, ces ruelles où s’assoient les gens sans être ennuyés par les voitures, ces relations que lient les familles entre elle – on se sent dans un village, pas dans une ville.
Mais une montagne de problèmes bien réels transforme mon point de vue optimiste (que je diffuse auprès des étudiants comme une nouveauté – personne n’a pensé à trouver les barrios BEAUX !) en un contexte vraiment difficile.
D’abord, il y a la structure du barrio : une montagne envahie anarchiquement sans qu’une infrastructure n’ait été prévue. Toutes les maisons qui se situent en hauteur ne sont accessibles qu’à travers le réseau des escaliers. Les conséquences ne touchent pas qu’à la pénibilité de ce parcours : cela signifie pas de réseau d’évacuation des eaux, cela signifie pas de collecte des ordures, cela signifie pas de services à proximité, cela signifie pas de passage de la police…
Les conditions d’hygiène sont souvent déplorables : parce des déchets s’entassent dans des recoins impossibles à nettoyer, parce les poubelles stagnent sur les toits ou sur les pentes trop raides pour être construites, parce que les réseaux sont quasi inexistants… La densité est forte, les familles s’entassent dans les maisons car il n’y a pas de place ! Les habitations sont souvent très précaires : mince toits hésitants, arrivée d’eau insuffisante… et j’en passe. En fait, je ne connais pas encore bien quels sont les problèmes les plus importants. Mais celui qui m’a le plus marqué, c’est l’insécurité ambiante !
En montant une rue avec le prof, un gars de la communauté nous arrête et nous dis de ne pas monter à la deuxième rue, car de mauvaises fréquentations y traînent. Nous partons avec lui d’un autre côté, observer une rue particulièrement problématique car en plusieurs points les constructions passent au dessus, la transformant en un étroit tunnel. Un peu plus loin, un mec avec des lunettes de soleil m’interpelle, nous échangeons quelques mots. Ce n’est pas facile de communiquer avec les gens ici – comment expliquer… En fait si, c’est très facile puisque tout le monde adresse la parole à tout le monde, c’est très facile de parler. Mais ma couleur trahit non seulement le fait que je ne suis pas du barrio, pas du Vénézuéla et même pas Latino. Je suis un gringo – et c’est déjà une forme d’agression. Tant que les gens ne me connaissent pas, je suis un agresseur. Il s’agit donc de jauger le comportement des personnes. La plupart des gens sont les plus pacifiques qu’il soit, très agréables – « ma maison est ta maison », m’a dit Carlos après m’avoir salué. Beaucoup prennent leur distance dans un premier temps. Et puis, assis sur des marches, un mec avec des lunettes de soleil m’interpelle. Il baragouine je ne sais pas trop quoi ; c’est difficile de comprendre ces gens qui articulent mal, qui emploient un jargon que je ne connais pas… De sa ceinture, dépasse la crosse d’un pistolet.
Un tas de toxicos, de mecs bourrés ou sous l’effet de je ne sais quoi, contaminent les barrios, tandis que des bandes de voyous contrôlent le territoire où ils organisent divers trafics. C’est la peste de ces montagnes, c’est ce qui empêche ces familles de vivre en paix, en se débrouillant du salaire de misère qui fait vivre la maison comme il se peut.

Pas trop  de travail, cela tombe bien car cela me laisse du temps pour parler avec des gens (surtout des personnes de la Fac) et m’occuper de la recherche d’appartement, qui n’en finit pas dans les négociations qui traînent. Tout va lentement.
Tout de même, j’ai eu ma première poussée de stress avec mon premier examen ce matin – d’urbanisme. Je commence à me passionner pour cette matière, qui tend à imposer une forme à l’environnement urbain de millions de personnes.

-- amigos, je viens de mettre en ligne des photos de l'école d'architecture. J'attends de VOS nouvelles !
Par Pierre-Charles Marais
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