Léger.
Voyager léger, il n’y a que ça de vrai.
Avec mes dix kilos sur mon dos – le sac même pas plein – j’étais assez content de moi. En fait j’avais le choix : ou bien emporter une tonne, ou bien partir sans rien. Entre deux, comment faire le choix ? De toute façon, il me manquerait quelque chose. Je ne peux rien emporter. Le strict minimum pour voyager en Argentine me suffira, après on verra sur place. Je me demande même si pour tous les voyages il ne faudrait pas partir sans rien, observer une journée comment les gens s’habillent et acheter la même chose.
A la sortie de l’aéroport de Cordoba, j’ai atteint un niveau beaucoup plus avancé : un tee-shirt de deux jours, pantalon un peu crado, chaussures trouées, mon cartable en bandoulière, et sur les épaules une petite couverture d’un affreux bleu vif marqué du logo « Aerolineas Argentina ».
Drôle d’Indien que je suis là. Un type avec une sorte de poncho d’une couleur si vive, on dirait un Indien. De quelle montagne vient-il ? – Non mais tu as vu sa tête de gringo, ce ne peut être un Indien. – Un réfugié ?
Je suis un drôle d’objet qui parcours les couloirs aseptisés des aéroports.
D’entre les hommes d’affaires qui empruntent ce vol national hors de prix, surgit mon amie Lucrecia, venue m’accueillir dans le hall scintillant :
« ¡¡¡ Pierre !!!
Trois ans après sa visite à Paris, je craignais de ne pas la reconnaître. Je n’ai pas la mémoire des visages, et mon imagination ne pouvait recréer son image. Mais à la première seconde, il n’y avait aucun doute possible, tout est revenu. Les ballades sans fin, les pique-niques nocturnes, les matelas dans mon appartement minuscule, mon espagnol qui trébuchait…
Les embrassades ne peuvent s’éterniser, car une question les interrompt immédiatement, empreinte de surprise : où sont tes bagages ?
« Eh bien… là !
« Tu n’as rien ?
« Ben, non. Je n’ai plus rien. La compagnie a perdu mon sac. Mais enfin, c’est pas bien grave, ils devraient le retrouver et me l’envoyer.
« Tu n’as pas froid ?
Oh si… Je suis mort de froid.
Bienvenue en Argentine ! C’est l’hiver, il fait dix degrés. A Buenos Aires, je comptais me couvrir avec les vêtements chauds qui sont dans mon sac. A Madrid, il devait bien faire quarante degrés, alors un short suffisait bien. Heureusement, j’ai eu l’idée merveilleuse de me dire que dans l’avion, un pantalon serait plus confortable.
Quand j’ai voulu faire mon « check-in » à Madrid, on m’a annoncé que l’avion était déjà plein. Overbooking, on appelle ça. Il faut attendre. Normalement, un avion demain matin. Moi je râle. Super, une journée dans un hôtel d’aéroport… Et ma correspondance perdue.
Finalement, après quatre heures de négociation, on m’enfourne dans un Boeing 747 à qui il restait une place de libre.
Avec deux heures de retard, le monstre emmène ses 430 passagers dans les airs.
Je me demande bien comment ça peut voler, un bestiau pareil…
L’Espagne arride et chaude s’éloigne ; seul me reste comme souvenir le souffle de la climatisation, toujours le même, toujours trop fort, comme pour rappeler l’existence de la technologie, des fois qu’on oublie que la clim’, c’est vraiment formidable. Le Portugal, l’océan ? Je ne sais même pas. Une mer de nuages plats et denses à parte de vue. Le temps passe plus vite que les kilomètres, si bien que la nuit nous rattrape, transcendée par un coucher de soleil à te faire croire en Dieu : le tapis de nuages qui se teinte de roses et de rouges, diffusant la puissance des derniers rayons de feux de l’astre qui paraît se coucher rien que pour nous avant d’aller dire au revoir aux terriens d’en bas.
Douze heures de vol… détente. Une annonce retentit : « perturbations atmosphériques », ça veut dire accroche toi bien à ton cœur… Les éclats lumineux d’un orage qui prend place en dessous de nous envahissent l’avion comme des flash. Du coin de l’œil, je cherche des regards à croiser, pour sourire de ces sensations angoissantes et désagréables… un sourire trouvé, et c’est bon : tout devient jeu, trop fort, comme dans un manège ! Heureusement, l’avion ne tourne pas en rond, et le calme revient vite.
« Vamos a aterrizar a Buenos Aires Ezeiza
Par le hublot s’étendent les nuées scintillantes du monde moderne. La densité des maisons et des lampadaires définit des masses, des quadrillages qui s’étendent jusqu’à l’horizon. C’est un peu comme si on faisait une abstraction progressive des choses : tout en bas, il y a la mine du crayon qui casse. Les patates à éplucher. Les voitures qui passent. Un ami qui arrive. Des mots échangés, un discours, des émotions. Des idées, des projets. De l’amour. Une grande organisation, une énorme machine qui tourne on ne sait pas trop comment, mais ça tourne : l’électricité arrive, la terre est bien divisée, des entreprises offrent des emplois, il y en a qui naissent, d’autres qui meurent. Et vu d’au dessus, ça fait une masse grouillante qui s’étend et s’agite sur le sol. L’horizon qui se courbe. Rien que des fourmis.
Ceux qui n’ont jamais pris l’avion, ils se sont déjà dit ça ?
Sûrement ; l’avion n’a rien de transcendantal. Moi ça fait bien des fois que je monte là dedans, mais toujours, je m’étonne, comme un enfant. Trois minutes de philosophie à deux sous, c’est déjà ça.
Mais quand même, cet avion, un jour j’écrirais dessus. Pas sur sa carlingue, non ! Je me demande si cette merde n’est pas un vrai poison. Une bombe, un couteau qu’on se met sous la gorge. Si t’as une voile, l’explosion te catapulte ; si tu sais surfer, la lame te propulse. Mais sans s’en rendre compte, il me semble qu’on loupe l’essentiel.
Le pilote nous annonce dix degrés dehors. Discrètement, je glisse dans mon sac la petite couverture que nous avions pour dormir dans l’avion. Il est une heure du matin, et je descend la passerelle de l’avion jusqu’au bus qui me transporte dans le hangar de réception des bagages. Le tapis roulant passe. Passe. Les valises tournent. Beaucoup de personnes, beaucoup de valises. Un ou deux sacs à dos, seulement. Puis moins de personnes. Moins de valises. Et puis moi, comme un con, devant les quelques valises qui continuent de tourner…
Je sors la couverture.
Heureusement, il y a un petit bureau de réclamations. Plus d’avion avant 5 heures du matin, les derniers passagers sont partis, alors tout le monde ferme boutique. Je repars avec un petit papier, une référence et un numéro de téléphone.
Il est presque trois heures, je quitte les tôles pour traverser B.A ; j’ai quatre heures pour rejoindre Aeroparque, l’autre aéroport de la ville. B.A, je te laisse, mais je reviens bientôt !
C’est ainsi que je débarque à destination, à l’heure et sans encombres, dans les bras de Lucrecia, libre comme l’air.
Je peux crâner ! Moi, je voyage sans rien…
« Euh… tu me prêtes ta veste ?
Voyager, ça veut presque dire se déplacer. Les bananes de Martinique voyagent, les hirondelles voyagent, les camions voyagent, les rêves emmènent en voyage.
Et moi, je suis là, au milieu de l’Argentine.
J’ai un problème : je ne sais pas ce que je fous là !
Je suis venu en Argentine un peu par concours de circonstance : cela faisait des années que je disais à Lucre que je viendrais la voir, et puisque je vais passer un an au Venezuela, pourquoi pas profiter de connaître un autre pays dans les trois semaines qui me restent libres avant la rentrée ?
Amigos + espagnol + nouveau pays, c’est pas trop mal comme recette !
C’était oublier mes faiblesses.
Je suis ici sans passion. Un objectif me manque. Un sens à donner à tout ça. Quand je pars POUR faire quelque chose, tout s’enchaîne. Quand je pars irrationnellement, répondre à un rêve, tout vient naturellement. Mais là, qu’est-ce que je fais ? Je n’ai rien qui me pousse, rien qui m’oblige. Je me retrouve comme tout voyageur qui vient « découvrir un endroit ». J’ai des possibilités : visiter la ville, aller voir la maison du Che, aller visiter d’autres villes, dans le Sud la pampa, la Patagonie, la cordillère à l’Ouest, les paysages incroyables des provinces du Nord… Mais quoi, j’achète un billet, je vais là bas, je vois, et je rentre ?
Je ne peux pas, un complexe énorme m’en empêche.
J’ai passé quelques jours comme ça – je suis heureux d’écrire ça maintenant car aujourd’hui je regarde la date et que dis qu’il ne me reste QUE douze jours.
A l’arrivée, tout allait bien. L’effervescence de la découverte, des présentations. L’anecdote de mon sac perdu (que j’ai retrouvé après trois jours) m’a donné beaucoup d’occupation, beaucoup de choses à dire et un superbe prétexte d’intégration, vu que toutes les copines de Lucre qui ont un frère m’ont prêté des fringues. J’ai retrouvé toutes mes affaires, et j’ai rendu la dernière veste hier.
Je nage dans un monde de filles. Lucre fait des études d’Art, où il doit y avoir 5% de garçons au maximum (heureusement, elles ont des frères ou copains qui font des études d’ingénieur…). Je la suis un peu, à l’université, sur le campus. Tout le monde semble m’attendre. Tout le monde connaît déjà mon nom. Plein d’occasions de discuter, donc, c’est cool. Ca fuse de partout, ça part aussi vite que c’est apparu. Impossible de passer plus de dix minutes avec la même personne.
En groupe, par contre, je galère : je ne comprends presque rien. De même quand une voix extérieure se superpose à celle de mon interlocuteur – du coup, dès que je suis dans un groupe, je me retrouve dans l’impossibilité d’y participer. Un peu chiant, mais bon, il faut bien quelques difficultés quand même. Je pensais souffrir plus de la langue : il me manque beaucoup, mais ça va bien. Après mon apprentissage péruvien de l’espagnol (j’utilise pas mal d’expressions de là-bas), en quelques jours je me suis mis à l’argot madrilène : dans chaque phrase, il doit y avoir tio ! (mec) joder ou puta madre (ceux-là, je ne traduis pas). Ici, ça ne se dit pas trop. Les jurons sont différents. C’est amusant l’emploi excessif de ces mots qui perdent leur sens. Pour essayer de donner un exemple, voici une traduction approximative d’une phrase commune (plutôt entre mecs, d’ailleurs, les filles en abusent moins) : « Salut le nègre ! Comment ça roule, enculé ? Eh, ma mère la pute, on s’est bien marré hier ! ». Bon, j’exagère un peu, mais il y a de ça. Je fais mon apprentissage.
Le décalage horaire a été bien raide au début. Il m’a fallu cinq jours pour m’en remettre. Torture… Chaque soir, à lutter contre le sommeil. A minuit, quand c’est l’heure de sortir, de remplir les bars, je n’en peux plus, je lutte, je veux y aller, mais impossible. Par contre le matin, pas de problème : je dors autant que je peux. Vacances !
Les premiers jours étaient donc naturellement remplis.
Après, j’ai eu un peu de creux. Comment vais-je occuper ces 19 jours ? Heureusement c’est passé. Tiens, j’ai même plus envie d’en parler.
Ce que j’aimerais bien faire ici, maintenant, ça serait m’installer pour un moment. Louer une chambre ou un truc comme ça, ou continuer à squatter. Et puis errer, écouter de la musique, écrire, lire. Aller aux cours à l’université quand ça me chante. Peut-être même prendre un petit travail.
Valeria, la sœur de Lucrecia, est étudiante en architecture, alors elle m’a présenté à quelques profs, et je vais à quelques cours. C’est amusant. Surtout quand le cours traite de Paris !! Techniques de constructions. Wow. Le plus dur c’est de rester concentré. Je comprends cinq minutes, et puis ma concentration tombe à 80% et là je ne vois plus que les images…
Ce soir, je vais sûrement aller à un cours de gravure que Lucre donne à des débutants. En attendant, je vais aller au ciné. Avec l’entrée à 0,60 € j’en profite, ça va faire la quatrième fois.
Bref, tout va bien.
Hier soir, en pleine nuit, je rentrais. Je devais avoir une démarche sacadée, peut-être même pas très droite. Je chantonnais, le long de la rivière au fond de béton sur lequel ne coule qu’un mince filet d’eau même pas digne d’un ruisseau. Une petite fête autour de quelques pizzas – la nourriture des étudiants – m’a permis d’améliorer ma connaissance des vins argentins. J’ai encore du travail, toutes catégories, ils me paraissent plus ou moins infâmes.
Mais les cons, avant de partir, ils me demandent si je connais le Fernet. Le quoi ? Alors voilà. C’est une boisson amère italienne à laquelle on ajoute du coca. Un peu comme notre pastis, sauf que ça fait plus mal à la tête. Ca doit être à cause du coca.
En tous cas, ça m’a permis de terminer de digérer les empenadas de l’après-midi. Même quand je n’ai pas faim, je meurs d’envie d’acheter ces trucs qui se vendent dans la rue. Il n’y en a pas beaucoup ici, mais quand même quelques kiosques préparent de la nourriture à emporter. Plus je ne sais pas ce que c’est, plus c’est sur le trottoir, plus la couleur se rapproche de celle du sol, plus cela me plaît !
Et ce qui doit arriver arriva, la digestion du lot d’hier était un peu difficile. Heureusement je suis solide, mon estomac est entraîné et prêt à tout !
Je marchais, dans la rue, baissant la tête pour passer sous les branches des arbres, levant les yeux pour regarder le hallo des lampadaires. Je chantonnais, comme si je me baladais sans but. Mais mes chaussures me ramenaient à la maison.