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Mercredi 22 novembre 2006
Les dernières 24 heures furent chargées d’émotions que j’avais presque oubliées : montée de stress, excitation, bouffée d’orgueil… Beaucoup d’excitation, surtout. Il faut vous dire pourquoi : aujourd’hui, j’ai rencontré CHAVEZ !
Bon, rien d’extraordinaire, j’ai juste pris place dans une assemblée de cent personnes dans le palais présidentiel, mais tout de même, ce fut un grand moment pour moi – je vais tâcher de vous l’expliquer.
Hier après-midi, je marchais dans le barrio avec Juliette et le profe, tranquilo, à prendre des mesures, des altitudes, à me demander comment on va bien pouvoir dessiner ce truc qui part dans tous les sens… à s’arrêter sans arrêt pour causer à gauche à droite…Le rythme du travail n’est pas trop dur, au vu des innombrables paramètres qui font que l’on n’avance à rien, que l’on arrive en retard et que l’on doit repartir tôt. Je ne rentre pas dans le détail, c’est toute une culture !
Vers 4h, Soraya, une architecte qui travaille pour le métro de Caracas et que j’ai rencontré plusieurs fois déjà, appelle le prof pour lui dire qu’elle a absolument besoin de maquettes de l’atelier, pour présenter le projet le lendemain lors de son acte inauguratif – décidé à la dernière minute. Pour elle grand stress, il faut modifier la maquette. C’est pourquoi je lui propose de lui filer un coup de main.
Me voilà donc dans un bureau du quartier huppé de Chacaito, un cutter dans une main, le tube de colle dans l’autre. Edgar, qui est également de l’atelier, est déjà là. Le personnel de l’entreprise défile dans la petite salle… Beaucoup de monde nous regarde, fait des commentaires, s’en va, revient… c’est plutôt amusant. Débarque le président de Metro-Caracas, qui vient prendre connaissance du projet pour la présentation du lendemain. Un drôle de bonhomme… c’est un militaire, un gars qui il y a quelques mois ne connaissait rien ni des métros ni de la planification urbaine, mais c’est un sacré chef… les questions fusent, au taco-tac. Question précise, réponse précise exigée. Temps d’attente consacré pour la réponse : autour de deux secondes. Si tu ne réponds pas assez vite et assez précisément, tu es hors-jeu. Le bonhomme te juge en une fraction de seconde, ceux qui ne l’intéressent pas méritent à peine son attention. A travers ses questions, il construit sa connaissance du projet, pour ne pas se faire piéger le lendemain. Edgar se lance dans une critique du projet, en exposant diverses problématiques du barrio. Stupéfiant, le chef l’écoute avec attention. Au bout d’un moment, il lui rétorque : hey, pourquoi tu ne travailles pas pour nous, toi ? Si tu veux on arrange ça.
Voilà, Edgar a trouvé un boulot. Tout va très vite ; c’est bizarre, c’est pas comme ça le Venezuela !
Voilà qu’un autre gars en tee-shirt débarque dans la petite salle. Il ne paraît pas inconnu, les visages paraissent gênés : c’est le ministre des infrastructures, qui se dirige vers le PDG. « Salut, Gonzales, il y a un changement de programme. Le comandante n’ira pas à San Augustin demain, problèmes de sécurité. On se divise : toi tu vas présenter le projet au barrio, et inaugurer les travaux avec Freddy [le maire de Caracas], et l’équipe vous allez à Miraflores ».

Voilà comment ce matin je me suis retrouvé à l’entrée du palais présidentiel à passer les divers contrôle de sécurité, pour me retrouver dans le salon Ayacucho d’où Chavez allait faire son show.
Oui, il s’agit bien d’un show. Du moins, c’est comme ça qu’on appellerait ça, nous autres coincés du derrière. Je ne crois pas me tromper en disant que ces deux heures de discours que nous a fait Chavez étaient moins ennuyantes que n’importe quel show, plus émouvantes que bien des œuvres, et plus instructives que bien des cours.
On peut dire ce qu’on veut, analyser tout ce qu’on veut, il n’y a pas à dire, on peut presque tomber amoureux de Chavez. C’est vraiment une expérience que de le voir.
A la télé, on ne se rend pas compte comment le bonhomme contrôle tout avec une aisance déconcertante, on ne se rend pas compte de la simplicité qu’il met dans l’acte de communiquer. Chavez est tout sauf un fou, tous les traits de sa politiques s’inscrivent dans un cadre bien calculé. Mais c’est un impulsif, un homme de sang chaud, un vénézuelien qui aime quand il parle ! Il n’hésite pas à insulter une mauvaise organisation, à dire ce qui ne va pas, à bouillonner… mais aussi à faire des blagues, à dire aux gens qu’il les aime et à exprimer ses idées bien clairement, même si ça déblaye dur au passage.

Dans le salon luxueux, quasiment tout le monde est en tee-shirt rouge, casquette rouge. La tripotée de ministres assis au premier rang est dans le même genre, jean, chemisette, etc. Seuls deux blanc becs se tiennent bien droit dans leur costume bleu foncé, nœud de cravate bien serré, au qui-vive. Il s’agit d’un représentant autrichien et du PDG de l’entreprise qui va construire le téléphérique. Ils doivent être morts de trouille. Affronter Chavez… il ne suffit pas d’être poli et de bien réciter son texte. L’épreuve doit être impressionnante pour un élève d’une grande école, face à un chef d’Etat, un grand homme, mais aussi un homme en chemisette bien entrouverte, qui n’arrête pas de faire des blagues et de raconter des annecdotes. On parle de Parque Central, voilà qu’il raconte pourquoi il connaît bien le lieu, car dans les années 80 il rendait visite à son frère qui y habitait, et il débarquait chez la famille pour comploter contre le système autour d’une bonne bouteille, comme il dit. On parle de l’avenue victoria, le voilà parti à raconter que pendant son service militaire il faisait souvent le chemin pour aller voir une amie qui habitait dans une résidence pour jeune fille. Et voilà qu’il nous raconte comment il se débarrassait de son uniforme, bien que ce fut interdit à un soldat de s’habiller en civil à l’époque, pour pouvoir pénétrer dans le bâtiment. Petit mot sur le plaisir d’une visite dans un immeuble rempli de jeunes filles. Explication sur l’injustice de l’obligation permanente du port de l’uniforme : non mais vous me voyez, débarquer sur la plage avec mon uniforme bleu et mon épée en bandoulière ?
Pendant deux heures, Chavez a expliqué les deux projets qu’il inaugurait, passant en revue les aspects techniques et sociaux des dits projets. Naturellement, il explique tout ce que cela va apporter – beaucoup, il n’y a pas à dire. Un assistant lui apporte un plan, le voilà qu’il le pose devant lui. Il est beaucoup trop grand ce plan, mais il le met devant son visage et rétorque en riant qu’après tout, c’est le plan qui est intéressant, pas lui !
Il captive son auditoire.
Combien de passagers par heure ? Combien de temps de trajet ? – en direct, il fait son calcul : ils vont gagner 30 minutes par jour, par 365 jours par an, 3 fois 5 quinze, je retiens un, 19, ça fait 180 heures économisées chaque année pour chacun des quarante mille habitants de San Augustin ! « Les amis je suis désolé, on a pas de bon centre statistique, il va falloir changer ça, en attendant je fais mes calculs ! »

Comme c’est la journée de l’étudiant, on a le droit à un petit cours d’histoire, aussi. C’est toujours intéressant, de l’écouter. Un assistant lui apporte un petit papier. « Oui, on est en retard, bon enfin, comme d’habitude ! Allez, on passe l’antenne à Freddy, qui est à San Augustin pour nous dévoiler la première cabine du Metro-cable. Comment ça va Freddy ? »
Les écrans passent la communication aux équipes du barrio. La foule chantent autour des officiels « Uh Ah, Chavez no se va ! » [ouh, ah, Chavez ne s’en va pas. Ce sont les paroles d’une chanson devenue mythique, qui s’oppose au départ de Chavez. L’écouter]
Après quelques mots officiels mais militants, la parole est donnée à une femme représentante de la communauté, qui commence par dire à « Hugo je t’aime, nous t’aimons tous ! » ce à quoi Chavez répond au taco-tac « moi aussi mon amour, je t’aime ! ».
La parole est passée à des enfants que Chavez interview en direct « quel âge as-tu ? Où vas-tu à l’école ? »
Les écrans retournent à la salle du palais, où nous sommes. Le discours continue… un autre projet, pose de la première pierre d’une nouvelle ligne de métro… direction plaza Venezuela où tout un cortège lève une nouvelle ovation au président.

Voilà en quelques mots comment s’est passée cette matinée. Ce bonhomme est vraiment incroyable. Si on rapproche un programme politique vraiment excellent au charisme qu’il dégage, on comprend son soutien populaire.

Il m’est difficile de parler plus de la personnalité de Chavez. En fait, ce n’est pas tellement intéressant car après tout on se fiche de l’homme, ce qui compte c’est ce qu’il fait, mais il faut connaître le personnage pour se rendre compte du charisme qu’il a. Ce charisme, cette proximité que les classes basses lui reconnaissent parce qu’il parle comme quelqu’un du peuple, parce qu’il va dans les barrios, parce qu’il fait énormément pour cette population (qui représente 60% du pays, ne l’oublions pas) à laquelle aucun dirigeant ne s’était jamais réellement intéressé, c’est cela qui fait Chavez.
Le plus important, le processus de la révolution, j’en parlerai dans mon article sur la politique.

Aujourd’hui, j’ai compris quelque chose de « bien important », comme on dit ici.
Quand j’étais dans ce salon, j’ai senti les motivations d’une politique, de toute une ambitieuse pensée qui vise à développer un pays qui manque de presque tout, sauf de bonheur. Mais ce que j’ai senti, aussi, c’est l’odeur du pouvoir. Toute cette adulation, toutes ces responsabilités, tous ces projets – tout cet argent – se réparti dans des mains qui acquièrent d’autant plus de pouvoir qu’elles sont populaires. Je n’ai pas vraiment d’opinion sur le sujet… ça pue le pouvoir, mais en même temps on ne va pas reprocher à un gouvernement d’être populaire, non ?
En fait, ce que j’ai réalisé, c’est la différence entre la recherche du pouvoir que doivent lorgner bien des opportunistes qui enfilent le tee-shirt rouge, et l’altruisme qui m’envahit comme les autres lorsque je parcours le barrio. C’est cela, quand on se mêle au travail communautaire, on rencontre sans arrêt des gens plein d’énergie, qui croient dans leur futur, qui on envie de changer des choses et parlent avec enthousiasme, même si rien ne va comme il faudrait… Les gens s’organisent, c’est dur mais les choses avancent, petit à petit.

Les habitants des barrios se sont toujours organisés entre eux, car ils n’ont pas le choix : délaissés, quand ils sont arrivés, il leur a fallu tout organiser eux-mêmes. Naturellement, des systèmes d’entraide se sont formés, pour aider les nouveaux arrivants (lui affecter un terrain, l’aider à faire sa maison), pour aider ceux qui ont un problème (tout le monde se cotise quand un enfant est malade), ou pour organiser la ville (réclamer trois sous à la mairie pour acheter des tuyaux et improviser les réseaux)… Mais depuis que le gouvernement s’occupe d’eux, tout change : la constitution décrit la participation populaire comme une composante des pouvoirs, les missions gouvernementales mettent en place des services de proximité, des budgets, des prêts sont accordés aux coopératives pour développer des projets de développement… Toute une population prend confiance pour travailler pour le futur.
Cette énergie, on la ressent partout, et cumulée à la générosité naturelle des gens, à leur sympathie, cela donne tout simplement envie de s’engager corps et âme avec eux.
Naturellement.
Par Pierre-Charles Marais - Publié dans : informations
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