C'est un gars de San Agustin. Un mec, comme les autres... bien des fois je l'avais croisé, parfois je lui avais demandé un service - nous emmener plus haut dans le cerro, par où on ne me connait pas et il est très imprudent de s'aventurer seul.
Je l'ai souvent vu à moitié bourré, comme pas mal de gens. Surtout à partir du jeudi soir! Mais bon, d'autres fois, non. Je me souviens d'une fois, je l'avais rencontré avec son père, qu'il emmenait au centre de santé, car il n'était pas bien.
Son vrai nom c'est Alberto, je crois. Enfin, on s'en fout.
Peluché.
L'autre jour, j'attendai les compagnons de travail. Comme d'habitude, personne à l'horizon. On est samedi, il y a toujours une bonne excuse... peu importe. Cela fait longtemps que les lapins me laissent insignifiants. J'essaie d'être le plus effectif possible et puis j'essaie de motiver les autres à se bouger pour le projet communautaire - mais quand c'est pas obligatoire, c'est plus dur!
Pour moi, c'est plus facile.
- Hey Pierre!
Peluché est assis en face de la Alameda, avec deux compagnons.
Parfois c'est à moitié ennuyant de commencer à discuter avec un de ces ivrognes qui t'accostent dans la rue, parce que ça n'en finit jamais. Le positif c'est que tu apprends toujours un peu de choses sur le barrio, et puis c'est rigolo. On te présente à d'autres personnes, tu tisses les contacts, et tu constitue en même temps ton réseau de connaissance et de protection. Le côté chiant, c'est qu'en fonction du degré d'imprégnation, c'est plus ou moins intéressant!
- Epa Peluché. Buenas tardes compañeros. Dame un traguito mi pana!
S'intégrer ce n'est pas accepter un verre, c'est le réclamer! Et pourtant, le Carta Roja, c'est pas de la tarte. C'est de l'essence, comme disent certains.
Le tout petit gobelet passe sous la bouteille. C'est mon tour. Je retourne le verre.
- Et tu sers pas les copains?
Le verre continue de tourner.
Assis sur une marche, à l'ombre d'un ficus, les voitures passent à quelques mètres devant notre nez. Rien. C'est l'endroit du rien. A quelques mètres, on voit la vie qui s'active. Mais ici, on est assis, passifs. C'est comme un coin gris, un coin de la déprime, au coeur même de la ville active. Un moment sans force, dans cette vite pleine de luttes.
Je ne me souviens plus comment la conversation a commencé. Ca doit être parce que cela n'a pas d'importance. Dans l'aventure intérieure du voyageur, il y a toujours des annecdotes insignifiantes qui nous plaisent. Mais dans l'incroyable du quotidien, comment l'insignifiant pourrait-il prendre de l'importance?
Je ne me souviens plus comment la conversation a commencé. Ca doit être que Peluché avait envie de parler, et moi j'avais envie de l'écouter.
- 47 ans? Presque comme mon père.
- Oui, mais j'ai pas d'enfants. Enfin, plus...
L'année prochaine, j'arrête le travail. Je vais avoir une petite pension, du coup, je vais pouvoir consacrer plus de temps à la communauté.
- Tu es né à San Agustin?
- Oui... à l'époque, il n'y avait pas autant de monde. Mes parents avaient construit un rancho en bas du cerro. Petit à petit, ça s'améliorait. On était les pauvres parmis les pauvres, mais partout c'était pareil. Quand j'étais vers ton âge, ça faisait bien longtemps que je travaillais, et je savais qu'on ne pouvait compter que sur nous. Il n'y avait rien, à San Agustin, pas les rues, il fallait construire l'eau, tout. Le côté positif, c'est que les gens étaient très soudés. Il fallait s'entraider.
Si on voulait que quelque chose soit fait ou se passe, c'était simple: il fallait l'organiser nous même. Moi, je jouais des percussions, et comme tu sais à Marin il y a toujours eu des musiciens incroyables, on faisait des fêtes extraordinaires. Il se passait toujours des choses, il y a vait de la vie. Et puis, on commençait à s'organiser politiquement.
A cette époque, c'était la démocratie et tout ça. C'était nouveau mais tu parles, l'illusion n'a pas duré longtemps. La démocratie, les droits et tout ça, c'était juste pour les riches. AD [gauche] ou Copei [Droite] c'était pareil, c'était la grande répartition de l'argent du pétrole entre la classe dominante. Dans les barrios, ça allait de pire en pire, il y avait de plus en plus de gens, de plus en plus de problèmes, et rien ne s'arrangeait.
Mais on organisait des évènements culturels, ben tu vois, c'était sous le premier gouvernement de CAP (Carlos Andres Perez), ils nous envoyaient des policiers qui embarquaient les organisateurs pour les tabasser. Ca m'est arrivé plusieurs fois...
Ils débarquaient, sans prévenir, sans raison. Pour eux, la communauté qui s'organise, c'était pas ce qu'ils voulaient. Nous on organisait rien que des événements culturels, des trucs qui plaisaient à tout le monde, mais de temps en temps, ils débarquaient et ils nous chopaient.
Je me souviens d'une des pire fois... De l'autre côté de l'autoroute, ils étaient en train de construire Parque Central. Ils ont débarqué à l'improviste et en nous tabassant, ils nous embarquait. On ne faisait rien, mais c'était la consigne: pas d'organisation communautaire. Ils nous ont embarqué dans le chantier. Je me souviens pas vraiment d'où on était, mais on était haut, entre les colonnes en béton, on voyait tout Caracas... On était deux, ils nous avaient attachés sur une chaise.
C'était pas la première fois. Ils savaient qu'on ne faisait pas seulement des fêtes. On essayait de s'organiser, parce que tu comprends, tout ça, ça pouvait pas durer comme ça. Il y avait des groupes, à Catia, qui avaient beaucoup plus d'expérience que nous, et à San Agustin aussi, il y en avait qui avaient des idées et tout ça.
Moi j'étais sur la chaise, ligoté, déjà épuisé des coups de pieds et des baffes qu'ils m'avaient mis. Tu parles, ils se gênent pas...
Ils m'ont mis un sac plastique sur la tête. Ils cognaient. Ce qu'ils voulaient, c'était des noms. Ceux qui nous aidaient à nous organiser. Moi, j'aurais préférer crever que de leur dire quoique ce soit. Tu vois, il y a des films où tu vois le mec il en peut plus, il craque; d'autre, c'est un héros, il dit rien. Moi j'étais pas un héros, que dalle, mais c'était plus fort que tout, c'était la vie qui était en jeu, pas seulement ma vie à moi, mais notre existence. Il fallait pas se laisser faire.
J'avais le sac plastique sur la tête. Ils ont foutu une bombe lacrimo dedans.
Rien à foutre, j'ai rien dit.
Finalement ils ont dû nous laisser, et pour nous emmerder ils nous ont balancé, en slip, sans rien, à Cotiza, le plus loin qu'ils pouvaient.
Là-bas on se démerdait pour rentrer. C'était pas si facile, sans rien, mais on s'en foutait.
A la fin des années 70, on a fait un attentat. Un truc du diable, avec une organisation incroyable, il fallait que ça bouge. On avait tout prévu: on avait réussi à confectionner une bombe artisanale, et on voulait faire sauter Miraflores [le palais présidentiel], qu'ils voient un peu que nous on compte, les gens des barrios, qu'on est pas juste des animaux pour travailler dans les usines et puis crever dans notre coin pendant que les riches s'enrichient avec l'argent du pétrole.
On est passé par les égouts. On avait de la merde jusqu'au coup. Jusqu'à là, tu vois, de la merde. Et puis comme ça, on est arrivé sous Miraflores. Il y avait pas de protections et tout ça. On a mis la charge à un endroit, au final on a réussi à fait tomber une colonne seulement, ça a pas fait beaucoup de dégats, mais c'était symbolique. En fait ça a pas vraiment fonctionné comme on voulait. A un moment, je me suis retrouvé face à un militaire. Lui aussi il était dans la merde. Il m'a mit sa mitraillette sur la gueule, et moi j'ai vu que j'étais mort. Je voulais pas mourir.
Alors j'ai pensé que je pouvais sortir mon couteau. Vu dans quoi on nageait, il pouvait rien voir.
J'ai sorti mon couteau, en dessous, sous la merde, et je lui ai ouvert les tripes. Comme ça... fiiou.
Tu vois, ça parait tout simple, mais je voulais pas mourir. J'ai même pas pensé - c'était lui ou moi. Jamais j'aurais pensé tuer quelqu'un.
Je suis reparti avec son arme.
C'était pas une époque facile pour moi et les compagnons. Je me souviens, je vendais des armes. On avait la hargne, il falait que ça change. Et contre ceux qui ont l'argent et le pouvoir, on avait pas d'autres moyens. Dans la rue j'avais un petit panier, et je vendais des empanadas. Dessous, caché sous les empanadas, j'avais des flingues. Comme ça, j'étais tranquile, on pouvait pas voir que je vendais des armes.
Mais vite, après l'histoire de Miraflores, j'ai dû m'exiler. Il y a un moment où tu peux pas te cacher. Alors il fallait partir. J'avais ma femme et mes deux filles, mais je pouvais pas les emmener avec moi. On avait pas grand chose... Je leur ai laissé, la maison, et je suis parti, sans rien, en Colombie, et j'ai rejoint Panama. Que voulais tu que je fasse...
Six mois après, un copain m'a appelé: ils ont tué ta femme et tes deux filles.
Est-ce que tu t'imagines ce que c'est, que d'apprendre que ta femme et tes filles sont mortes?
Ces petites filles, ces petits bout de chou si fantastiques!
Ils les ont TUEES!!
Elles étaient mortes, et je ne pouvais rien faire.
Tu t'imagines ce que c'est, ça, d'apprendre que tes filles sont mortes, et tu ne peux même pas y aller?
- Non, je n'imagine pas...
Et j'espère ne jamais pouvoir imaginer...
Ce gros dur à la peau percée de cicatrices, il pleure...
- Bois un coup.
- Tu as raison... Dieu fasse que jamais personne ne connaisse quelque chose comme ça.
J'ai dû attendre deux ans pour pouvoir rentrer.
Deux ans.
Quand je suis rentré [le président avait changé], je n'avais qu'une seule pensée: venger mes filles.
J'ai passé 6 mois à retrouvé qui avait fait cette saloperie. Ils étaient deux policiers. Je les ai retrouvé, et je suis allé chez eux.
C'était simple. Je suis rentré, je ne sais pas pourquoi, ils étaient ensemble. Je les ai vu, et dans leurs yeux, j'ai vu mes filles, si jeunes, qui étaient là. Je n'ai pas hésité.
poum, poum
Ils sont tombés, comme des bouts de chiffon. Comme ça, rien de plus.
Ils me regardaient, et ils sont tombés, l'air con.
Ils sont tombés contre le mur, leur torse commençait à pisser le sang.
Ils avaient toujours l'air aussi cons.
C'est la dernière saloperie que j'ai faite.
Je me suis barré, et je sais pas pourquoi, j'ai jamais eu de problèmes avec ça. J'ai commencé à être prof d'agronomie, à faire des recherches, et puis j'ai hérité d'une terre du côté de Mérida.
Là bas je partais pendant des semaines, et on produisait de tout! Des patates, de choux, du maïs, et on faisait des expériences, ça marchait très bien. J'avais 5 personnes qui travaillaient là bas, sur 16 hectares.
Je me suis associé avec une chaîne de supermarché, pour avoir des fonds, et un jour, que j'étais bourré, ils m'ont fait signer un papier qui disait que je leur vendais tout.
Je me suis retrouvé sans rien.
Bois un coup...
- Toi d'abord.
- Et puis tu vois, je suis là, et on continue la lutte...
Aujourd'hui c'est plus facile, on a le commandante qui est là avec nous, il nous appuie... Il veut que ça change, et ça change.
C'est drôle, c'est à ce moment qu'il s'est mit à pleuvoir.
Ca tombait bien, ça m'a évité de me retrouver sans rien à dire...
Qu'est-ce que tu veux dire après ça? Raconter des petites aventures d'une fois que j'ai eu un peu froid quand j'étais dans la tente?
La pluie est tombé d'un coup.
Par comme un pluie qui tombe, mais comme un objet qui tombe d'une table.
A la même vitesse, tu te prends un seau d'eau sur la tête. Alors tu bouge ton cul.
- Salut!
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Il m'a fallu boire un bon coup pour réussir à écrire ça.
C'est la première fois que je pleure en écrivant, et c'est pas pour une fille.
Je dois préciser, Péluche, il m'a pas dit tout ça d'un trait, il fallait que je lui fasse bien des questions, pour tirer les faits, pour comprendre, peut-être même que j'ai même déformé des choses. Mais voilà.
Qu'est-ce que vous voulez que je commente?
Y a rien à dire.
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